« C’est la joie qui permet aux femmes de franchir l’impossible »

c-est-la-joie-qui-permet-de-franchir-l-impossible-aeromorning.comDorine Bourneton à l'IPSA, école d'ingénieurs de l'air et de l'espace, en mars 2016

Le mardi 8 mars, c’était la Journée internationale du droit des femmes. Pour la célébrer comme il se doit, l’IPSA Parisinvitait ses étudiants à découvrir le parcours exceptionnel de Dorine Bourneton, membre du comité de parrainage de laFondation Antoine de Saint Exupéry pour la Jeunesse et première femme handicapée pilote de voltige, lors d’une conférence animée par la principale intéressée.

« Pensez-vous qu’on puisse devenir un bon guitariste lorsqu’une de nos mains est handicapée ? Beaucoup diront que non et pourtant, ce fut le cas de Django Reinhardt qui n’avait que trois de valides à la main gauche suite à un accident. Lui n’est pas seulement devenu un bon guitariste : il est devenu l’un des meilleurs guitaristes de tous le temps…

Je ne suis pas née dans ce fauteuil, et petite, je rêvais d’aventure, de voyage, d’évasion. À 15 ans, je m’inscris alors à l‘Aéro-club d’Auvergne pour devenir pilote comme mes héros, Mermoz, Guillaumet, Saint-Exupéry, qui ont accompli des exploits incroyables, mais ont également tous fini par avoir des accidents…

Ma vie a commencé par un accident, le 12 mai 1991, à l’âge de 16 ans. Ce jour-là, la météo n’est pas bonne. Le pilote rentre dans un nuage… et lorsqu’un pilote qui n’est pas entraîné à voler aux instruments entre dans un nuage, on dit souvent qu’il ne lui reste que 180 secondes avant de percuter le sol. Lorsque je me réveille, je ne sais pas où je suis, il fait froid et j’attends les secours. Je suis la seule rescapée. À l’hôpital, on me dit que je resterai paraplégique, que mes jambes sont paralysées et que je ne piloterai plus jamais. Ayant toujours l’envie de réaliser mon rêve, je refuse de le croire.

Pourtant, c’est vrai qu’on a besoin de ses jambes pour maîtriser les gouvernes et piloter un avion. Après deux ans de recherches – à l’époque, le Net n’existait pas –, je découvre qu’existe à Toulouse un avion possédant un malonnier, un système qui permet de faire la même chose que le palonnier avec une main, lorsque le pilote ne peut pas se servir de ses jambes. Je m’y rends alors, décidée à voler à nouveau. En avril 1995, encouragée par mes proches, j’obtiens mon brevet de pilote. C’est ma première grande victoire. Dès lors, je pouvais vivre avec les avions.

Avec les cours de pilotage débute ma vraie rééducation. Et si on peut croire que nous sommes tous égaux dans le ciel, c’est bel et bien au sol que les préjugés sont les plus difficiles à surmonter : je découvre ainsi que le métier de pilote professionnel est refusé aux personnes atteintes d’handicap. À l’époque, certains responsables de l’aviation pensaient même que changer ce statut nuirait aux pilotes valides… J’ai alors pris exemple sur mes héros d’enfance, prêts à relever des défis impossibles, et j’ai donc commencé à vouloir changer la réglementation. Pour ce combat, je n’étais pas seule. À mes côtés, j’ai pu compter sur Guillaume Féral, un pilote-instructeur devenu paraplégique suite à un accident de planeur, Brigitte Revellin-Falcoz, une des toutes premiers femmes pilotes de ligne qui s’est reconnue dans mon combat et Mike Smith, un vétéran du Vietnam, pilote professionnel. De retour en France après ma rencontre avec Mike, je participe à des missions de repérage de feux de forêt en Haute-Garonne. Des missions utiles, mais hors-la-loi.

Quelques années de lutte plus tard, en 2003, Dominique Bussereau, alors secrétaire d’État chargé des Transports, entend nos argumentaires et décide de changer la législation auprès des personnes handicapées des membres inférieures. Au-delà de mon combat personnel, cela prouve que si l’on peut aménager un avion, on est également capable d’aménager tous les postes en entreprise au profit des personnes souffrant d’un handicap. Ainsi, depuis le changement de la loi, sept pilotes handicapés sont devenus professionnels et, grâce notamment à l’association Hanvol, l’industrie aéronautique s’implique en faveur de l’emploi de personnes handicapées sur des postes au sol. Chaque personne handicapée placée dans une entreprise est une victoire.

Si, toutefois, mon ami Guillaume Ferral est devenu pilote pro, ce n’est pas mon cas : j’ai préféré me lancer un nouveau défi. En 2015, j’ai décidé de devenir la première femme handicapée pilote de voltige. Et, quitte à y aller, je me suis dit que j’allais carrément tenter de participer au Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget. Pour réaliser ce défi, j’ai choisi de me former à l’Amicale de Voltige Aérienne (AVA), le club de voltige le plus réputé de France où Régis Alajouanine, son président, a été très réceptif à ma démarche.

Ce n’était pas gagné pour autant, vu que je ne connaissais pas grand-chose à la voltige et que l’idée de voler sur le dos me terrifiait – j’avais la peur panique que mes sangles se détachent et me fassent passer à travers le cockpit. Mais avec de la volonté, l’impossible n’est qu’une étape.

J’ai dû surmonter plusieurs obstacles. Le premier était technique : il fallait des équipements souples et un malonnier adapté. Il a aussi fallu apprendre l’art de la voltige, se préparer, s’exercer et répéter les trajectoires. Un gros travail de concentration est nécessaire en voltige : il faut une qualité de présence dans chaque action. Pour me former, j’ai pu compter sur Romain Vienne, qui possède un parcours aéronautique exceptionnel, et dès 9 h du matin, nous étions chaque jour à 10 000 mètres d’attitude pour s’exercer. Cependant, une grande partie du travail se fait au sol, en répétant les gestes au cours d’un rituel que les voltigeurs appellent « la musique ».

Le deuxième obstacle de taille était physique : quand on prend des facteurs de charge en vol, on est écrasé sur son siège. On doit alors pouvoir contracter tous ses muscles lors d’un looping, ce qui, pour une personne comme moi qui n’a plus de muscles dans les membres inférieurs, est forcément délicat. Pour faire face à mes manques, je suis allée à la salle de musculation quatre fois par semaine.

Le troisième obstacle, c’était le fait d’être une femme. Pas pour les préjugés mais pour des raisons physiologiques car, chez nous, la tension artérielle est plus basse, ce qui entraîne un plus fort risque d’évanouissement lors de la voltige. On appelle ça le « voile noir ». J’ai alors porté des éléments de combinaison spécifiques, semblables à ceux des pilotes de jet, pour compenser ça.

Le dernier obstacle à surmonter était administratif : j’ai été soumise à des tests médicaux très poussés par l’Aviation civile. J’ai même dû passer un vol d’essai. La situation était telle que la décision finale avait été demandée à Denis Mercier, l’un des plus hauts gradés de l’Armée de l’Air ! Une fois toutes ces étapes passées, j’ai pu voltiger seule.

Face à ces nombreuses épreuves, c’est le plaisir d’évoluer dans les trois dimensions de la voltige qui m’a permis d’attendre mon but et d’enfin participer au plus grand salon du monde, le Bourget, un événement auquel tous les pilotes rêvent de prendre part. Pour aller au bout de mes rêves, j’avais plus à perdre ma joie que mes jambes. C’est la joie qui permet de franchir l’impossible. À chacun son défi : le mien m’a demandé 20 ans. Mais au Bourget, dans les airs, j’étais finalement devenue Django. »